Une Nuit avec Monsieur Teste – Création 2022
production Cie Françoise Cadol, co-production le Théâtre Molière Sète, Scène Nationale Archipel de Thau

« Et si je mettais le Jean de la veille ?… Non. J’ouvre grand mon armoire pour choisir un costume. Lequel choisir ? Je frotte les tissus, j’écoute… je « frotte-écoute » l’un, puis l’autre, et l’autre encore… Au bout d’un moment, je trouve celui qui, peut-être, dans un froissement, racontera le plus. Je le prends, mets le pantalon et la veste, gesticule et frotte encore mes habits : j’entends, dans le toucher du tissu, des fragments d’histoire… C’est lui !

Pour les chaussures, j’ai déjà choisi. Celles aux talons en bois seront plus sonores. Pour le plaisir, je me fais, quand même, un petit concert de talons avec mes 40 paires : talons hauts, talons bas, en mousse, en bois, en plastique. Quelle couleur, les chaussures ? Je ris. La couleur ne joue pas sur le son ! Je prends des chaussures noires en cuir, talon bas en bois.

Pour Florencia c’est plus simple, elle est enceinte, il ne lui reste que deux robes dans lesquelles elle rentre ! On les frotte quand même pour les écouter… Celle-là fera l’affaire ! Pour les chaussures, c’est le même modèle dans différentes couleurs, facile donc. Elle en met une paire dans un sac à chaussures, en soie, celui qui bruisse le plus à nos oreilles.

Quand on danse ensemble, tout compte : le moindre bruissement, la respiration, le frottement sur le sol, celui délicat des vêtements… Quand on danse, on est témoin de tous ces sons qui jouent, comme d’un nouvel instrument sur la musique.

10 heures. On entre dans le studio. La lumière tamisée éclaire une petite scène en bois, pour nous et notre danse. Deux micros près du sol.

Tout le monde est prêt. On danse, l’ingénieur du son enregistre. On laisse la magie opérer, tout notre corps raconte, on enregistre et on recommence. « On n’entend rien ! » « Quoi ? » « On entend Pff… Pfff… Il faut plus de contraste. » On réécoute, en effet, on n’entend rien. On a beau être virtuoses, si on ferme les yeux, on n’entend pas le déséquilibre, les mouvements, les hésitations, les émotions… on ne « voit » rien !

On a passé des années à doser le passage de notre poids par le talon, mais là, pour qu’on entende quelque chose, on doit passer massivement sur lui , « pok!… pok!.. ».

« On pourrait avoir juste le bruit des talons ? » Ah oui ! on arrête un instant de jouer avec le glissé si joli des pieds sur le sol sinon « Pffff… Pffff… » parasite « pok!… pok!.. », je comprends.

On ferme les yeux, on écoute, ça y est, on commence à voir ! On danse, on enregistre, on écoute, on commence à voir des fragments d’histoire.

Maintenant cela doit virevolter. Je fais un pivot long de 2 tours rapides. On entend « Pfffffffffff » c’est tout, quelle déception ! Mon envol s’est écroulé comme un flan, dans nos oreilles.

Attendez ! Le sac, le sac de chaussures. Faisons-le tourner. Une fois, deux fois devant les micros, on écoute, ça virevolte !

Il manque encore quelques pièces essentielles à notre scénario sonore : Nos bustes s’enroulent l’un sur l’autre, on écoute les frottements de nos vêtements l’un contre l’autre. Puis les bruits de nos mains se poser l’une sur l’autre, et on recommence avec différentes intentions.

Tous les sons pour la chorégraphie sonore sont, à présent, dans la boîte. On va monter tout ça, ajouter quelques mots et quelques pas ; chaque son prendra alors tous son sens pour donner à voir et convoquer l’imaginaire. Et qui sait, peut-être verrons-nous alors des danseurs voler dans la lumière ! »

JeremyBraitbart

Jérémy Braitbart, chorégraphe.